école des années 80

Le petit pot de colle

Pour les travaux pratiques de ce mardi après-midi, Madame Lefourneau avait prévu une carte pour la fête des mères et Pascal avait choisi le modèle « Crocodile ». Elle avait sorti toutes les fournitures, posé le petit pot « Cléopâtre » sur le bureau, et comme d’habitude, l’esprit de Pascal s’était envolé. Cléopâtre. Qui c’est déjà ? La femme à Pompidou ? N’importe quoi : qu’est-ce qu’elle ferait sur un pot de colle ? Tandis qu’il rêvassait, le parfum doux amer des vingt petits pots ouverts s’était répandu dans la classe, et déjà les filles, levant un peu les fesses du banc, appliquaient minutieusement de petits tas de colle sur les papiers cartonnés. Vite, Pascal dévissa le bouchon bleu. Comme ça sentait bon ! Comment résister ? Il porta le pot à ses narines, respira une fois, deux fois… Tandis qu’il s’enivrait, son crocodile le regardait d’un œil malicieux…

« Pascal, colle tes coquilles ! »

Pascal leva les yeux : c’était madame Lefourneau qui le surveillait. A côté de lui, Didier s’affairait à fixer de petits bouts de laine pour figurer les moustaches de son tigre, déjà couvert d’un assez joli pelage constitué de petites boules bien serrées. Pour le moment, sa moustache n’était pas très concluante. Les brins roux restaient collés au bout de ses doigts. Il avait beau poser l’index bien fort sur sa carte, rien à faire : la laine s’effilochait et ne tenait pas, ce qui commençait à le contrarier passablement. Pascal, au lieu de coller les coquilles sur son tigre, observait attentivement la scène quand madame Lefourneau s’exclama :

« Il est seize heures! Allez ! On se dépêche! »

Pascal tressaillit, regarda son crocodile tout vide : il allait encore être obligé de finir à la maison. Vite, il fallait encoller cette carte… Mais la pâte était si difficile à étaler avec la petite pelle ! Elle faisait des pâtés qu’il fallait aplatir… C’était compliqué ! Un peu de colle sur la feuille, un peu sur le bout du nez. Hmmm ! La bonne odeur de crème de galette !

Ensuite, il fallut saisir, délicatement, quelques coquilles d’œuf brisées, pour les égrener sur le corps du crocodile tout parfumé. Pascal tâcha d’effriter les petits éclats collés sous ses doigts mais comme la laine de Didier, ils s’entêtaient à rester là. Comme c’était ennuyeux…

A 16h15, presque toutes les filles avaient terminé et sur le bureau de madame Lefourneau s’étalaient déjà quelques magnifiques perroquets. Ceux qui avaient fini avaient le droit d’admirer les œuvres des autres, et, à la queue leu leu, venaient caresser prudemment les jolies petites plumes vertes et rouges, toutes douces sous la pulpe des doigts. D’autres filles vinrent déposer de rutilants matous pailletés. Elles avaient presque toutes réussi à coller un joli sable argenté sans dépasser les lignes des pattes et s’approchaient pour mieux voir, frottant légèrement la carte du bout de leur index pointé et s’extasiant à petits cris étouffés.

Le crocodile n’avait guère changé de mine : désespérément nu, il n’en souriait pas moins en clignant de l’œil. Quant à Pascal, hilare, il remuait ses doigts maculés de coquilles et de colle séchée sous le nez de Didier qui avait fini par se débarrasser de sa laine. Son tigre aurait une moustache sur le front. « Ce sera original », avait dit madame Lefourneau, qui n’avait pas eu le cœur de décoller les brins et de lui faire recommencer.

A 16h30, il fut temps de refermer les pots de Cléopâtre – une dame au sujet de laquelle Didier, qui avait été consulté, n’avait pas d’avis, ne se rappelant pas non plus qui elle était. Pas la femme de Pompidou, avait-il pourtant confirmé : il l’avait vue à la télé, elle n’était pas du tout coiffée comme ça.

Madame Lefourneau était gentille, elle ne s’était pas fâchée pour le retard mais Pascal devait terminer sa carte à la maison avant le vendredi de la fête des mères. Ce jour-là, tout le monde allait recopier un petit poème sur une feuille glissée dans la carte. Le mercredi, il concassa patiemment les coquilles d’œuf que Léa, la voisine, lui avait gardées. Caroline, sa sœur, l’aida à les égrener sur le corps du crocodile, puis à les peindre avec sa gouache verte. Elle recouvrit même le petit œil malicieux avec une perle bleue de collier cassé.

Grâce à elle, la carte fut prête.

***

Mon cœur me dit que c’est ta fête
Je crois toujours mon cœur quand il parle de toi.
Maman, que faut-il donc que ce cœur te souhaite ?
Des trésors ? Des honneurs ? Des trônes ? Non, ma foi !
Mais un bonheur égal au mien quand je te vois.

Victor Hugo

De la part de Pascal.

Anne sourit en lisant la vieille carte jaunie.

Sous ses doigts, les écailles en coquilles d’œuf étaient un peu rugueuses à cause de l’épaisse couche de gouache que le temps avait craquelée. Le crocodile clignait encore d’un œil bleu malicieux.

Pascal ne lui avait jamais donnée, cette carte. Il avait dû l’oublier quelque part, la perdre : il perdait toujours tout. Madame Lefourneau avait sans doute trouvé une parade…

Dans la vieille boite, parmi les crayons à papiers mâchouillés d’un autre âge, les gommes rouges et bleues au bout arrondi et le taille-crayon en forme de globe, elle trouva aussi un petit pot au couvercle bleu mal vissé, tout collé. Elle le porta à son nez, machinalement, le respira : l’odeur douce amère de l’enfance était encore là, elle avait même donné un petit parfum d’amande à l’éponge de l’ardoise.

Sous le profil de la reine d’Égypte et le nom Cléopâtre, quelques lettres étaient tracées d’une écriture d’enfant penchée et maladroite. « La femme a Ponpidou ». Anne sourit. Il y aurait sûrement une histoire de crocodile à table la prochaine fois : un souvenir d’enfance comme on les aime, collé à un petit pot, doux et vivace comme un parfum de frangipane.

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