Où en est le Cantal dans L’archipel français(2019), le passionnant (quoiqu’un peu ancien maintenant) essai de Jérôme Fourquet ? Le directeur de l’IFOP, on le sait, dressait le constat parfois désenchanté d’un pays en état de fragmentation généralisé. Pas d’étude systématique de notre territoire bien peu paradigmatique dans cet imposant essai de 380 pages, mais quelques citations ici et là pour relever et expliquer, par l’histoire ancienne ou récente, notre appartenance marquée à certains îlots. La longue insularité à laquelle nous a voués notre géographie se manifeste encore, en scories ténues ou en évidentes survivances.
Le « grand basculement » français dans une société postchrétienne : l’archipel se met en place
Le fil rouge de l’essai : le « bing bang sans précédent » qu’a constitué le duopole Le Pen/Macron aux élections présidentielles de 2017. Croisant données diachroniques et synchroniques, le directeur du département Opinion à l’IFOP analyse l’incapacité des grands partis jusqu’alors structurants à constituer des coalitions. L’électorat de 2017 apparaît donc comme volatile, disloqué en îles et îlots séparés par « de multiples lignes de failles – éducative, géographique, sociale, générationnelle, idéologique et ethnoculturelle » et force est encore de constater une « fragmentation de plus en plus marquée de notre société », une « archipelisation ».
L’introduction est déjà largement explicative : « nous sommes entrés dans une nouvelle ère que l’on pourrait qualifier de ‘’postchrétienne’’, […] dans une « situation nouvelle – sans précédent ». La première partie, « Le grand basculement » – qui s’était ouverte sur la « Dislocation de la matrice catholique » et poursuivie sur le « basculement anthropologique » que nous vivons – conclut à la fin définitive de la France de nos grands-parents, caractérisée par des structures stables voire séculaires.
Fourquet convoque Emmanuel Todd (Après la démocratie, 2008) : sur le plan politique, « la présence d’une Eglise catholique […], donnait du sens à l’incroyance, à […] l’affirmation laïque. La disparition de ce point de repère a détruit l’ensemble idéologique de la France ». Et de poursuivre, Todd à l’appui, ncore (Le Mystère français, 2013, Hervé Le Bras et Emmanuel Todd) : « certes, le culte catholique continue de revêtir une réalité sociologique dans la France du début du XXIe siècle, mais il n’est plus que l’ombre de ce qu’il a été. Sous l’appellation de ‘’catholicisme zombie’’, ces auteurs ont souligné la persistance dans certaines régions d’une ombre portée du catholicisme qui, bien qu’ayant très fortement décliné, continue d’imprimer sa marque. »
Le Cantal dans l’Archipel français : retardataire ou réfractaire ?
Cantaliens, nous sommes de ces zombies. Retranchés sur notre île volcanique, nous avons longtemps eu la réputation d’être peu perméables aux évolutions sociétales. Notre département s’est ouvert avec « l’arrivée de l’autoroute » sur son flanc est puis à la faveur d’opérations de communication de plus en plus nombreuses portées par des figures médiatiques. Si un coup d’œil sur un marché de pays hors saison dans une bourgade reculée suffit pour constater que, bien que tendant à rejoindre le troupeau, nous sommes encore la vache à la traîne de la modernité, pour autant, au cœur de l’archipel qu’est désormais la France, la tentation est grande de nous redéfinir : sommes-nous des arriérés ? Des dissidents ? Sommes-nous du groupe des retardataires ou de celui des réfractaires ?
Voyons ce que disent nos prénoms.
Pour les Marie, la messe est dite
Le Cantal dans l’Archipel français, c’est une aussi l’histoire de nos prénoms. Jérôme Fourquet se livre à une passionnante étude du « corpus anthroponymique » qui corrobore la « sortie de religion » déjà bien analysée par Gauchet. Ce faisant, il s’intéresse en particulier au prénom « Marie », hautement porteur de sens : s’appuyant sur les fichiers de l’INSEE, le recensement de Fourquet met clairement en évidence la façon dont « la vague de déchristianisation s’est déployée géographiquement ». Les voici.

Le prénom de Marie, écrit-il, fut donné à une nouveau-née sur 5 en 1900 : on verra par la suite cette prépondérance s’éroder, au fil de dates qui sont autant de jalons de la « descente aux enfers » catholique.
L’année 1936 est celle de la victoire du Front populaire : « le décrochage global [du catholicisme], écrit Fourquet, se traduit par […] une rétractation des fiefs catholiques sur le cœur des bastions qui sont, pour l’essentiel, des zones périphériques […] ou difficiles d’accès (sud du Massif central) ». Et de poursuivre : « cette carte des Marie correspond en négatif à la carte en faveur du Front populaire ».
La deuxième date, 1965, correspond, selon Guillaume Cuchet que cite Fourquet (Comment notre monde a cessé d’être chrétien, 2018) à un « décrochage » majeur du catholicisme, à une « rupture avec l’Eglise de pans entiers d’une société française en voie de modernisation sur le plan des mœurs. » En 1965 en effet, les principales décisions issues du Concile Vatican II de 1963 entrent en vigueur : il s’agit de la fin « du caractère obligatoire de rites comme la communion solennelle, la confession, l’assistance à la messe dominicale […] du ‘’maigre’’ du vendredi […] ». En 1965 déjà, pour Fourquet, avec « l’arasement des contrastes régionaux » manifeste sur la carte, « la messe est dite ».
Les timides foyers de résistance
Constatons que seuls deux départements, la Mayenne et le Cantal, passent encore la barre des 5% de nouveau-nées prénommées Marie. La survivance cantalienne – et mayennaise – est à lire comme le dernier sursaut d’une France catholique en stade terminal. En 2015 en effet, le taux dans le Cantal est à l’avenant de la moyenne nationale – le léger rebond général des années 90 s’expliquant, selon Fourquet, par le succès de Cabrel. Dans un contexte de désagrégation de l’influence matricielle du catholicisme, les legs que nous croyons entretenir semblent devoir être considérés comme autant de phénomènes résiduels amenés à s’estomper.
Vers de nouvelles tendances anthroponymiques
Il est intéressant de parcourir, en regard de cette carte, celle des prénoms rares dont l’inflation récente est, selon Fourquet, la manifestation de la « montée en puissance de l’individualisation et dislocation de la matrice commune ». De 1900 à 1945, le nombre de prénoms donnés chaque année est resté « remarquablement stable », autour de 2000. La loi du 11 germinal an XI (1er avril 1803) limitait strictement la liste aux « noms en usage dans les différents calendriers, et ceux de personnages connus de l’Histoire ancienne ». Avec son élargissement en 1966 par instruction ministérielle aux prénoms régionaux ou tirés de la mythologie puis finalement son abrogation en 1993, date à laquelle est reconnue la liberté de choix, l’inflation des prénoms rares – c’est-à-dire donné moins de trois fois dans l’année – est exponentielle : pas moins de 17 500 en 1990 et de… 55 000 en 2016, sur 762 000 naissances.

« L’appétence pour l’individuation à outrance » semble caractéristique d’un cœur de pays « précocement déchristianisé et bastion de la famille nucléaire », où « la désagrégation de la matrice catho-laïque est sans doute la plus accomplie ». En 2014, le Cantal fait partie de la quinzaine de départements qui comptent moins de 5 % de prénoms rares, ce que Fourquet analyse comme une double résistance à la dislocation des traditions et à la tendance à la distinction exacerbée. Reste donc à savoir si cette exception est de mise en 2024.
Le Cantal dans l’Archipel français : des prénoms et des votes
On peut dès lors croiser cette carte avec celle des garçons ayant reçu un prénom issu des mondes arabo-musulmans en 1968, 1983, 2002 et 2015.

L’année 1968 est choisie comme initiale dans la mesure où l’inflation des prénoms n’a pas commencé. C’est aussi l’année où les départements franciliens qui accusent particulièrement cette inflation sont redécoupés.
1983 est une année cruciale en termes de visibilité : la communauté d’origine nord-africaine fait irruption dans le paysage médiatique à la faveur des grèves, suivies de la « Marche des beurs » de 1984.
2002 est évidemment la date du séisme électoral qui voit le FN accéder au deuxième tour de l’élection présidentielle.
Dans ce contexte de hausse graduelle et significative, nous remarquons la constance du faible pourcentage du Cantal longtemps demeuré à l’écart des flux migratoires – mais aussi son frémissement en 2015.


Parallèlement, le vote FN est marginal aux élections européennes de 1984 tandis que pour les élections présidentielles de 2012, la question migratoire a de toute évidence émergé.
Pour conclure
Si l’on en croit l’alignement tardif mais constant du Cantal aux grandes tendances nationales, si l’on se fie aux prévisions de Fourquet selon lesquelles « le renouvellement des générations annonce un basculement anthropologique », nos résistances locales, de plus en plus minoritaires, ne seraient que les pathétiques sursauts d’un corps récalcitrant, empêtré de façon endémique dans un retard destiné à se combler irrémédiablement. Le Cantal dans l’Archipel français est une île qui tend à ressembler aux autres…
Pour autant, conséquence paradoxale du phénomène d’ « archipelisation », ces résistances séculaires présentées comme vouées à disparaître sont tout de même validées comme expressions désormais décomplexées de la diversité. En passe de se cristalliser, il est à parier qu’elles finiront par se réorganiser et se ré-agglomérer – ce que les urnes ne manqueront pas de sceller. L’on pourrait à ce titre, afin de mettre à jour les tendances du vote cantalien moins simpliste qu’il n’y paraît, se pencher plus avant sur les particularismes électoraux dégagés par Fourquet – ce qui pourra faire l’objet d’un prochain article…
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